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Batailles choisies #590

J’ai vu un poster de ma sœur avec écrit en grand et en rouge “DESAPARECIDA”. J’ai vu une dame très comme il faut se battre avec une mère de famille au milieu d’une piscine de balles. Bref, je me suis fait des gros films dans ma tête. 🎬


Ma sœur… disparue…? Non, pas possible. Non, non. Attends. Calme-toi. C’est juste que… son compagnon partait aujourd’hui du Chili. Il n’a pas écrit avant de partir. Pas de réponses sur un groupe familial. Venant de ta sœur, qui est une habituée des silences radios, rien de bizarre. Mais que ni elle ni le compagnon ne répondent aux messages… c’est bizarre. Et elle ne répond pas à mes appels. C’est inquiétant. Et s’il leur était arrivé quelque chose?


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- Euh, je ne comprends pas, Mademoiselle: je suis restée une heure donc pour les trois enfants, ça devrait faire 9000 pesos. 

- Non, au début je vous ai demandé si vous vouliez une demi-heure. Vous m’avez dit oui.

- Ah mais attendez: vous me faites payer 6 demi-heures, au lieu de 3 heures?


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Première étape: les signes de vie en ligne. Dernière connexion Whatsapp, dernières activités sur les réseaux sociaux. Rien de net. J’aurais vu un “en ligne à 16h18”, j’aurais respiré et je serais passée à autre chose. Mais ni ma sœur, ni son compagnon n’ont donné signe de vie numérique depuis… je vérifie les derniers messages… avant-hier.  


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J’ai un petit flashback sur l'insistance des deux demoiselles lors de notre arrivée dans la salle de jeux sur le tarif de l’heure et de la demi-heure, sur l’échange où elles ont insisté sur “je vous mets une autre demi-heure”, plutôt que “je vous mets l’heure entière, alors?”, conversation durant laquelle mon espagnol ne m’a pas alerté sur la petite escroquerie qui allait avoir lieu. 


- Écoutez, vraiment, je ne comprends pas bien la politique de l’établissement: deux demi-heures valent plus qu'une heure?

- Oui, je vous ai proposé au début une demi-heure ou une heure.

- Oui, mais je pensais que ça voudrait dire qu’on arriverait au tarif de l’heure, pas qu’on me ferait payer plus cher, deux fois deux demi-heures. Je ne comprends pas l’intérêt de faire ça. C’est une pratique piégeuse: quand j’arrive, je ne sais pas combien de temps les enfants vont vouloir rester. 

- C’est la politique de l’établissement, Madame.

- Donc, l’idée c’est de coincer les parents? Au lieu de laisser les enfants choisir s’ils veulent rester.

- Mais, Madame, c’est vous, la mère. C’est à vous de décider combien de temps ils vont rester.

 

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Ça y est, je suis assise devant un policier de la brigade d’enquêtes. Il me pose des questions sur ma sœur. Dans quel hôtel était-elle logée? Dans un AirBnb mais je ne sais pas où. Mais elle allait passer sa dernière semaine de vacances au Chili dans l’ancien appartement qu’elle occupait quand elle vivait ici. Quand devait-elle s’y rendre? Aujourd'hui, j’en suis presque sûre. Quelle était l’adresse exacte? Je ne sais pas… Assise devant le policier, je me rends compte que je n’ai pas assez d’informations. Enfin, je suis assise dans la cuisine mais dans ma tête, je suis déjà partie, là-bas, à la PDI, pour dire que ma sœur a disparu, non, non, elle connaissait très bien la ville, elle y a habité longtemps, d’ailleurs, c’est ce qui m’inquiète, elle se rendait plus facilement dans des quartiers moins touristiques, plus dangereux. J’ai vérifié sur Internet s’il n’y avait pas eu de disparitions inquiétantes de touristes ces derniers jours. Je suis assise dans ma cuisine et j’ai absolument besoin de trouver comment la joindre, savoir où elle a été, avec qui, au cas où je n’aie toujours pas de nouvelles demain et que je doive effectivement m’asseoir devant un carabinier. Allez réfléchis, retrouve tes esprits, trouve des idées.


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Il est 22h30 et je ne dors pas. Je rejoue cette scène, rumine ce dialogue dans ma tête, incapable de savoir si c’est moi qui ne sais pas réagir à un conflit pour 3000 pesos de plus, si je suis devenue trop exigeante à force de m’embourgeoiser ou si je suis restée bouche bée, ébétée par tant de bêtise commerciale, ou simplement sidérée par une telle connerie. Et puis, d’où il sortait, ce truc sur le fait que c’est moi la mère, que c’est moi qui décide? Quel est l’intérêt de ramener le problème à mes capacités parentales? Une humiliation gratuite?


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Il est trop tard pour faire marche arrière. La raison m’a quittée, il faut donc que je trouve une preuve de vie, alors qu’une heure ne s’est pas écoulée depuis que la peur m’a prise qu’il leur soit arrivé quelque chose. Appeler AirFrance pour savoir si le compagnon a bien embarqué? Mais sans numéro de réservation, rien à faire. L’adresse du lieu où elle est censée être, où je suis quasi certaine qu’elle devait arriver aujourd’hui? Comment retrouver cette adresse… ah mais oui, il y a trois ans, quand on était confinés, nous chez ma belle-mère, et elle à Valparaíso, je lui avais fait livrer des fleurs pour son anniversaire… Par mail? Non, pas par mail… Par Whatsapp, évidemment… je cherche dans mes tchats le mots-clé “flores”, bingo, la conversation avec la fleuriste, hop, l’adresse. Maintenant, qui appeler? Les propriétaires qui lui louaient l’appartement? Oui, c’est ça, juste pour savoir si elle est arrivée, si elle devait arriver et qu’ils l’attendent et s’inquiètent et agir en fonction de ça. En tapant l’adresse dans Google, Mari (que j’ai embarqué dans mon film d’espionnage) trouve des documents officiels autorisant des travaux de rénovation, ils étaient architectes non, ou travaillaient dans un bureau d’architecture? Ah, oui, je crois que tu as raison… avec des numéros de téléphone. J’appelle un premier, pas de réponse, un deuxième, rien non plus, un troisième: un homme décroche.


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Il est 23 heures et je ne dors toujours pas. Je suis confrontée à la bêtise humaine, beaucoup celle des deux vendeuses, un peu la mienne, je ne parviens pas à m’en extraire. Je suis ramenée tout autant sinon plus à mes faiblesses, à mes insécurités, à toutes les fois où j’ai essayé de me faire entendre et que je n’y suis pas parvenue, à tous les conflits où je me suis sentie piétinée. Je mouline ce que j'aurais dû dire, ce qu’on aurait pu me répondre, ce qui se serait passé si j’avais été plus ferme ou au contraire plus souple. Je mouline toutes les discussions pénibles qui m’habitent et resurgissent à cette heure de la nuit, accrochages qui brûlent parce qu’il y a toujours un fond de vérité, mais si gonflé qu’il est devenu injuste. Certes, je me sens souvent dépassée par mes gosses, mais bon, de là à me…


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- Allô?

- Oui, bonsoir, pardon, excusez-moi de vous déranger, je cherche à joindre le propriétaire de la maison nº… rue…. C’est bien vous?

- C’est moi, oui.

- Ah très bien, je suis la sœur d’Éléonore, qui devait arriver chez vous aujourd’hui. Je suis désolée mais elle n’a pas répondu à mes messages et je me suis inquiétée. Est-ce qu’elle est bien arrivée?

- Ah! Enchanté! Je ne suis pas à Valparaíso, mais je vous donne le numéro de ma femme. Vous notez?

- Parfait, merci beaucoup!  


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Il est minuit et je m’en veux, de m’être laissée atteindre, de ne pas arriver à refermer la boîte de Pandore, de rester dans cette maudite salle de jeux, à mouliner dans la piscine de balles.   


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- Allô? 

- Oui, bonsoir, excusez-moi de vous déranger, je suis la sœur d’Éléonore et…

- Ah, bonsoir! Justement, elle est à côté de moi en train de me montrer des photos!

- Ah! Donc elle est bien arrivée! Pardon je me suis inquiétée pour rien. Non, non, elle peut me rappeler plus tard! Tout va bien! Ah super alors. 



Il me suffit de retourner à ma soirée d’hier, à ma dispute imaginaire et en rétropédalage dans la piscine de balles, c’est un film bien plus tranquille.

 

Batailles en vrac⭣

Batailles rangées⭣

Heloise SimonTata, angoisse, dispute
Un colis cadeau
 

Batailles choisies #255

Un colis a été envoyé par ma sœur. Toute la famille se réjouit de l’ouvrir! Mais que peut-il bien contenir? 📦


 

Saviez-vous que lorsqu’on est confiné avec ses enfants, toute ouverture de colis est un peu le matin de Noël?

Ma sœur, qui vit aussi au Chili mais sur la côte Pacifique, nous a envoyé un paquet. J’ai une petite idée de ce qu’il contient et ai hâte de l’ouvrir seulement voilà: je n’aime pas ouvrir les colis dans la précipitation. Alors malgré l’insistance de mon mari qui est allé le chercher à la Poste et adore, lui, ouvrir immédiatement les paquets, exactement comme l’enfant qu’il était et est encore les 25 décembre au matin, j’attends.

Une heure puis deux passent, puis l’après-midi, puis le lendemain, puis une fenêtre de sérénité s’ouvre: voilà, chéri, je vais ouvrir le colis!

-Attends, attends, crie-t-il, je préviens les enfants! Les garçons, venez vite, on va ouvrir un cadeau envoyé par Tata! 

-Un cadeau? demandent-ils depuis le fond du jardin. 

-Oui, elle nous l’a envoyé depuis Valparaíso!

Grand lâche sa brouette, Milieu abandonne son petit camion, tous les deux sprintent, “moi d’abord, moi d’abord!” lancent-ils avec joie.

Nous nous installons tous dans la salle à manger, le colis posé au centre de la table. Mon mari prend Dernier, qui ajoute ses grands yeux toujours étonnés à l’ambiance d’excitation

-Tu l’ouvres, Maman, tu l’ouvres?

-Non, attends! crie Grand en arrêtant mon geste. Il manque quelqu’un. Abuelita, Abuelita! Viens, un cadeau! C’est Tata qui l’a envoyé!

Abuelita lâche ses casseroles et nous rejoint.

Mon mari soupèse le colis bombé, oh, son poids est bon signe. Ma belle-mère adore les surprises, elle galvanise ses petits-fils d’exclamations aiguës. Grand m’aide à tirer sur le scotch qui se déchire à grand bruit. Milieu sautille de joie, dit “moi, voir, moi voir!”

La fente pratiquée dans le carton laisse entrevoir...

Je crois deviner…

Mon mari croit deviner, se voyant déjà dévorant les barres chocolatées…

Mes enfants devinent aussi dans ce carton des sacs et des sacs de bonbons! 


On ne devine pas pareil, de toute évidence.


Le colis contient un sachet de noix, un de pommes séchées et un d’abricots secs.

J’exulte: “Oh, génial! C’est la production des anciens propriétaires de Tata! Ils ont des abricotiers dans le Nord du Chili, vers Iquique. Leurs fruits sont bios et séchés au soleil!”

Ma joie trouve peu de supporters.

Mon mari et ma belle-mère s’efforcent de cacher leur moue de déception - le père Noël français doit manquer de moyens, pensent-ils sans doute.

Les enfants ont un air de poule ayant trouvé un couteau.

Je tente un: “Tu te rappelles, Grand, quand on allait en randonnée ensemble, on préparait un délicieux en-cas, on prenait un thermos de thé et ces noix fondantes et ces abricots secs, les meilleurs du monde!”

Mon enthousiasme est accueilli par la question sur un ton innocent: on peut retourner jouer, Maman?


Ça n’intéresse donc personne à part moi, ces fruits secs?

Oh, moi qui me cache dans la cuisine pour manger des chocolats sans avoir à en donner à mes enfants et qui planque les bonnes barres chocolatées pour filer les moins bonnes à mon mari, je vais donc pouvoir ouvertement manger ces délices!

Oh, Tata, quel cadeau!


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