Une émission de qualité
 

Batailles choisies #656

Résolution: être plus stricte sur les programmes que regardent les garçons. 🎯


Grand et Milieu ont l’âge où ils savent choisir des vidéos sur Youtube. En théorie, c’est bien pour leur autonomie et le développement de leurs habiletés technologiques. En pratique, ça veut surtout dire que Milieu trouve des replays de jeux-vidéos de guerre et que Grand regarde des vidéos idiotes de compétitions type Juste Prix. Comment ils découvrent ça, qui sait? Des histoires de l'algorithme et de monétisation, sans doute.

En tout cas, cet après-midi, à l’heure du temps télé, je m’assois avec les garçons, décidée à imposer que les enfants regardent de la télé de qualité. Grand et Milieu, je vais travailler à mon ordinateur, ok, mais je reste avec vous. Montrez-moi ce que vous choisissez.

- Ça!

- Non, pas ça!

- Si, ça!

- C’est moi qui choisis!

- Attendez, les garçons, vous n’allez pas vous disputer! fais-je exaspérée et dépitée à la fois que ma bonne résolution me prive d’un moment tranquille, qui risque bien d’être perdu à jouer les Salomon. Choisissez quelque chose que vous aimez tous les deux!

Grand s’exclame alors:

- Le jeu des pays!

- Oui, le jeu des pays! reprend Milieu.

Bon, le jeu des pays. Ça a l’air culturel. Sûrement un quizz sur les capitales ou les drapeaux du monde, que Grand affectionne et que Milieu accepte de regarder de bon cœur. D’accord les garçons, ça me semble très bien!


En fait de bouillon de culture, je découvre une des chaînes préférées de Grand, celle de Mr Beast, dont les millions et les millions de vues attestent la popularité. La malnommée “vidéo avec les pays” est en fait un défi sportif avec un participant représentant chaque pays du monde. Toutes les épreuves sont éliminatoires jusqu’à ce qu’il ne reste qu’un gagnant, qui remporte une somme d’argent pas particulièrement impressionnante. Les épreuves sont du type: traverser un pont roulant et mouvant au-dessus d’une piscine de cubes en éponge; tirer à l’arc ou disparaître dans une trappe style potence non mortelle; faire de l'équilibrisme à des dizaines de mètres du sol; disputer un plus classique match de foot. Un mélange entre les jeux olympiques, Fort Boyard et Intervilles. 

Évidemment, avec mes yeux d’adulte, je ne vois que la publicité cachée pour des chips ou des sodas toxiques; que la scénarisation des gagnants et perdants qui en fait de participants sont davantage des aspirants acteurs; que des armées d’avocats interdisant tout danger réel et des armées de producteurs s’arrangeant pour que ça fasse vrai. Bref, là où mon fils voit un jeu vraiment super bien où on peut gagner de l’argent, je ne vois qu’une banale émission de télé, et pas des plus malignes.

Je tente de ne pas souffler d’exaspération face à la bêtise de ce programme. Mes fils ont droit à leurs goûts d’enfant. Ça leur fait quand même apprendre le nom des pays. Ils rigolent devant les chutes, les quelques gags, applaudissent aux vainqueurs. 

- Tu as vu Maman, c’est la Syrienne qui a gagné!

- Ah oui… 

- Et le Brésilien, là, il est super fort, il a terminé presque premier dans toutes les épreuves.

D’abord, je fais hum hum d’un air distrait en pianotant sur mon ordinateur avec détermination, puis avec lenteur, puis avec mollesse. Car, bien malgré moi, je me suis laissée distraire. Quand même, l’épreuve de l’équilibrisme, c’est impressionnant. Et le jeu de piste, là, avec les rayons laser, c’est évidemment complètement bidon mais c’est un bon spectacle quand même. Quoi? Il ne reste que 5 candidats! Mais qui va gagner alors?

Et de fil en aiguille, d’épreuve en ratage, de cris de la victoire en applaudissements, je finis par fermer mon ordinateur pour regarder l’Intervilles du temps des Influenceurs. 


Ma résolution était de n’autoriser en temps télé que des programmes de haut vol. Je crois qu’on peut dire que j’ai échoué. Ce programme n’est qu’une version moderne du panem et circenses, faisant appel au sens du divertissement de nos plus bas instincts. C’est, je dis bien l’avouer, du bon temps. Les enfants et moi nous serrons fort, de peur que notre candidat se loupe. Nous suivons avec angoisse les messieurs en short blanc qui doivent sauter sur des plaques tournantes, nous pensons que bon, les interviews des candidats, on s’en moque, on veut la prochaine épreuve. Il ne reste que deux candidats! Et toi, tu es pour qui, mon Milieu? Et toi, Grand? 

          

Pas sûre que ce soit une émission de qualité.

Mais c’est au moins un temps de qualité.

 

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Batailles rangées⭣

Savoir perdre
 

Batailles choisies #655

Il est aussi difficile pour mon fils d'accepter que la vie ne devient jamais facile, que pour sa maman (moi) d'accepter qu’avoir des enfants ne devient jamais facile, et reste toujours, toujours, ardu. 🦒


C’est le troisième et dernier jour d’une compétition d’escalade pour Grand. Je n’ose plus le regarder parce que c’est la quatrième voie qu’il rate de suite. Je connais suffisamment mon fils pour savoir qu’il est en plein tourbillon, que la frustration est en train de le consumer de l’intérieur, qu’il va se mettre sous peu à venir râler à côté de moi, se plaindre, geindre, dire qu’il n’y arrive pas, avec son ton de voix si particulier, vexé, orgueilleux et puérile, qui me déplait tant chez lui.

Contrairement à la voie nº13, ça ne rate pas. Grand vient, larmes aux yeux, bouche pleine de fiel et de rage:

- J’abandonne. Voilà, j’abandonne. J’arrête.

J’essaie de considérer, de ma hauteur de girafe, ce problème de mouche - formule, conseil donné par un ancien instituteur de Grand (regarder les problèmes de nos enfants comme ceux d’une mouche pour une girafe) qui veut dire qu’il faut prendre de la hauteur, ne pas se laisser entraîner par des problèmes d’enfants, même si on meurt de se mettre dans le monde de nos insectes.

- Ah, d’accord, dis-je simplement de ma voix à l’indifférence travaillée.

- J’arrête. Je suis nul. Je n’arrive à plus aucune voie. Et puis je n’ai réussi que de la 1 à la 10!

- Ben, repose-toi un peu, bois de l’eau et tu verras si tu veux réessayer d’autres voies, réussis-je à dire avec un calme parfaitement feint.

Pourtant, en moi-même, je souffre, je suis tiraillée, je pense tout et son contraire. Je me dis que bon, il fait encore son fainéant. Je tente de ne pas être si dure, et de me convaincre, avec une inquiétude et déception certaine, que son enthousiasme pour ce sport, que j’aime tant qu’il pratique, s’est peut-être tout simplement émoussé… Ou qu’il doit juste apprendre à réessayer, qu’il doit apprendre le sens de l’effort et puis c’est tout, hein!


- Maman, je veux plus jamais faire de compétition d’escalade. Regarde, là il y a un enfant de six ans qui a fait la voie 27! Et moi j’arrive même pas à faire la 11!


Non, je crois que la souffrance de Grand, contrairement à la mienne, vient de la réalité des choses: il regarde autour de lui, et voit des enfants plus petits qui réussissent bien mieux que lui. Il sent en-dedans qu’il est loin, loin du podium de la compétition, qui lui restera sans aucun doute inaccessible. Il sent qu’il n’est pas à la hauteur. 


C’est dur, hein, quand on adore faire quelque chose mais qu’adorer ne suffit pas, n’est pas la clé ultime. On adore, certes, mais on est loin d’être le meilleur. On adore, certes, mais rien ne vient facilement. On adore, certes, mais d'autres adorent tout autant et réussissent plus, plus aisément, plus vite. C’est un apprentissage important pour Grand, que de distinguer la réussite et l’accomplissement. On s’accomplit, pour soi, pour son propre regard, alors qu’on réussit pour le regard des autres. C’est une leçon essentielle de savoir qu’on peut suivre sa passion, et travailler pour s’y épanouir, éventuellement y exceller, plutôt que de se laisser guider par ce qui nous sort le plus facilement. Mais cette leçon est douloureuse, elle blesse l’ego et fissure quelques certitudes. 


Et elle n’est pas douloureuse que pour Grand. Grand pleure de frustration de ne pas réussir la voie 12 pour la troisième fois. Mais moi aussi, en-dedans, je pleure. Voir ainsi mon fils peiner, être lourd, manquer d’agilité, tomber, encore et encore! Et, pire, regarder autour de lui, voir ces autres enfants qui y arrivent bien mieux! Pour la maman que je suis, c’est également un apprentissage

J’ai rêvé, souvent, très souvent, pour mes enfants, d’une passion facile, d’un talent inné, d’une réussite éclatante. J’ai imaginé des dizaines de fois Grand en champion d'escalade, Milieu en ballon d’or, Dernier en guitariste classique ou en champion de vélocross. Et certes, je rationalise, pour me rassurer, me disant que Grand a raté plusieurs cours d’escalade, a commencé plus tard, n’est pas très souple, ne fait pas partie d’un club, est fatigué et mille autres choses encore. Alors que la vérité est que c’est à moi de me dire que mes enfants doivent apprendre le travail, la difficulté, qu’ils n’ont pas à réussir pour me faire plaisir, pour satisfaire mon ego. Mais qu’ils doivent vivre, en travaillant, en essayant, en gagnant, en perdant.

En grandissant.

En vieillissant.

 

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